Meurs et deviens
Meurs et deviens

Jean 12:20-24, Esaïe 66:10-14
Extrait : En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit.
« Meurs et deviens. » Cette formule, qu’a rendu célèbre le philosophe Goethe pourrait presque servir de résumé au passage de l’Évangile selon Évangile selon Jean que nous venons d’entendre. Des Grecs viennent trouver Philippe avec une demande simple : « Nous voudrions voir Jésus. »
C’est une requête humaine : Voir Jésus, comprendre qui il est, saisir ce qu’il apporte au monde. Voir Jésus, c’est certainement aussi notre désir ce matin, notre quête en venant en ce lieu… Mais la réponse de Jésus surprend. Au lieu de se présenter ou d’accueillir ces visiteurs, il parle de sa mort. « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. », bien plus, il propose un passage, « mourir pour vivre ».
Car voyez-vous, la vie humaine est faite de passages. De ces passages qui caractérisent nos existences : l’enfant se mue en adolescent ; l’étudiant entre dans le monde du travail ; le jeune adulte devient une personne d’âge mûr. Et parfois une nouvelle existence s’ouvre précisément au moment où l’ancienne semble s’être écroulée : après un accident, une séparation ou un décès … après ces moments où il faut réinventer sa vie, où il faut re-apprendre à marcher autrement. D’ailleurs, même au seuil du trépas, la foi chrétienne ose espérer qu’une âme poursuit son chemin dans une réalité nouvelle, indicible, pas une autre vie mais une vie tout autre, où Dieu l’attend. Ces passages nous traversent tous. Ils sont parfois douloureux, parfois déroutants, mais ils semblent appartenir à la structure même de l’existence. C’est dans cette expérience humaine très concrète que retentissent les paroles de Jésus dans Évangile selon Jean :
« Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. »
Au moment où il prononce ces mots, il sait que le chemin qui l’attend passe par la croix. Pourtant, il ne parle pas d’un échec, mais d’une fécondité. La mort n’est pas présentée comme la fin de tout, mais comme le passage par lequel la vie de Dieu peut se répandre. La fameuse graine qui doit mourir … Cette image du grain de blé est toute simple. Tant qu’il reste dans la main du semeur, le grain demeure ce qu’il est : un grain isolé. Mais lorsqu’il est confié à la terre, il disparaît. Il cesse d’être ce qu’il était. Et pourtant, c’est précisément là que commence la transformation. Le grain devient tige, puis épi, puis moisson.
Autrement dit, la vie véritable suppose parfois une forme de renoncement; et pour que quelque chose de nouveau advienne, quelque chose d’autre doit s’effacer. Et pourtant, nous résistons à cette logique. Nous voulons garder notre vie telle qu’elle est. Même lorsque nous savons qu’elle est fragile ou insatisfaisante, nous avons du mal à lâcher prise. Nous voulons réaliser notre vie par nous-mêmes, la maîtriser, la protéger, bref, en être les seuls maitres.
Ce désir n’est pas mauvais en soi, car il contient un appel à l’effort, à la responsabilité, à la créativité. Mais nous découvrons aussi ses limites. Combien de projets personnels se construisent au détriment des autres ? Combien de réussites professionnelles abîment les relations familiales ou amicales, ou même la santé ? Combien de progrès humains pèsent sur la création elle-même ? Nous cherchons la vie… et parfois, ce faisant, nous la détruisons. Nous nous cherchons nous-mêmes… et nous découvrons la vérité des paroles de Jésus : celui qui veut absolument garder sa vie finit par la perdre. (Marc8:35)
Mais l’Évangile de ce matin ne nous laisse pas dans cette impasse. Car là où nous voyons surtout la perte et l’abandon, Dieu ouvre une perspective nouvelle; et c’est précisément ce que proclame le prophète dans le Livre d’Ésaïe. Dans ce magnifique texte, Dieu promet à son peuple une consolation inattendue. Jérusalem est décrite comme une mère qui nourrit et console ses enfants. À la suite de quoi la vie reviendra comme un fleuve débordant et la paix s’étendra comme un torrent. Et Dieu lui-même dit : « Comme une mère console son enfant, moi aussi je vous consolerai. » J’affectionne tout particulièrement ce texte car Dieu s’identifie comme la matrice, la mère, le Shaddaï, celle qui donne la mamelle. La nourricière. Ce texte n’est pas seulement une comparaison poétique. C’est une perspective que Dieu ouvre devant son peuple. Après les ruines, après l’exil, après l’effondrement des certitudes, Dieu promet une vie plus large. Là où tout semblait fini, un avenir se dessine, un nouvel horizon s’ouvre.
C’est ainsi que la parole de Jésus et la promesse d’Ésaïe se rejoignent dans une même espérance : la vie de Dieu ne cesse de recréer au coeur de ce qui semblait perdu.
Le théologien Karl Barth écrivait que la résurrection est « le grand oui de Dieu prononcé sur le monde après le non de la croix ». Autrement dit, Dieu ne nie pas la réalité des ruptures, des pertes et des morts qui traversent nos vies, mais il affirme que ces réalités ne sont pas le dernier mot. Car la foi chrétienne ne promet pas une existence sans transformation mais l’annonce que Dieu accompagne chaque transformation pour y faire naître une vie nouvelle.
Cela vaut pour nos histoires personnelles. Les passages que nous redoutons peuvent devenir, avec Dieu, des commencements inattendus. Cela vaut aussi pour l’humanité. Depuis la préhistoire jusqu’à aujourd’hui, les civilisations ont connu des naissances, des crises, des renaissances. Le monde que nous habitons est lui-même le fruit de ces transformations successives. Et la période que nous traversons peut parfois nous inquiéter. Les changements sont rapides, les repères se déplacent, les incertitudes grandissent. Mais peut-être que ces bouleversements ne sont pas seulement des menaces. Peut-être sont-ils aussi les signes d’un monde en train de naître, de re-naitre. Et si, malgré la fatigue et les tensions que provoque toute évolution, la joie pouvait aussi surgir de la nouveauté ? Et si les horizons qui s’ouvrent devant nous n’étaient pas uniquement inquiétants, mais porteurs de promesses ? Et si le présent contenait déjà les graines d’une moisson que nous ne voyons pas encore ?
Le grain de blé disparaît dans la terre, mais ce n’est pas une disparition inutile. C’est le commencement d’une vie qui le dépasse. Ainsi en est-il du chemin du Christ. Ainsi peut-il en être aussi du nôtre. Il faut mourir pour re-naitre, mourir pour vivre … mourir pour devenir. Car entre les mains de Dieu, ce qui semble mourir peut devenir commencement. Et ce que nous appelons parfois une fin peut déjà être, en secret, une naissance.
Amen !

