La soif du crucifié
La soif du crucifié

Jean 19:25-30
Extrait : Après cela, Jésus savait que maintenant, tout était achevé, et pour que l’Écriture soit accomplie, il dit : « J’ai soif. » l y avait là un vase plein de vinaigre. Les soldats trempèrent une éponge dans du vinaigre,
Frères et sœurs, cette brève parole du Christ à la croix exprime en elle tout le sérieux et toute la réalité de l’humanité de Jésus. À travers le Christ, Dieu s’est vraiment abaissé pour nous rejoindre dans nos insuffisances, nous rejoindre dans notre finitude. Et on découvre alors un Dieu dépouillé, à l’opposé de l’idée du divin qui a toujours été la norme. Il suffit de demander à un enfant de peindre l’image qu’il a de Dieu et nous serons surpris de voir que très souvent, c’est l’image d’un vieux avec une barbe blanche et une couronne sur la tête, assis dans les nuages.
Ce Dieu-là, voyez-vous, nos contemporains n’y croient pas ; moi non plus d’ailleurs. Un Tout-Puissant qui prend plaisir à jouer avec les vies humaines comme un joueur d’échecs avec ses pions dans l’échiquier, ce n’est pas le Dieu de la Bible. L’image du Dieu de la Bible, en tout cas, du Dieu de/en Jésus-Christ est à l’opposé de la norme.
Car quoi de plus efficace pour sauver une humanité qui se perd que de venir jusqu’à elle en assumant ses limites. Cela peut sembler contradictoire, mais à la croix se joue un événement, puisque la croix devient le lieu même où se manifeste la Toute-Puissance de Dieu. Une Toute Puissance d’amour, une non-puissance disait K. Barth. Parce qu’un Dieu Tout Puissant, c’est un Dieu qui est capable de s’abaisser jusqu’à la condition humaine. C’est un Dieu qui peut se faire infiniment grand et infiniment petit. Un Dieu capable de rejoindre l’humain dans son humanité profonde.
Et les récits de la souffrance et de la mort de Jésus sont d’abord et avant tout des récits d’un homme qui a été arrêté, torturé, fouetté, déshabillé, humilié, cloué sur une croix jusqu’à en mourir. Et tout cela de façon injuste puisque le jeune homme de Nazareth a aimé son prochain, a prêché l’amour, a fait du bien autour de lui en soignant les malades, en réinsérant les personnes marginalisées et en rappelant ce qui est l’essentiel de la vie du croyant. Il a été condamné pour des motifs religieux alors qu’il tentait de faire avancer les choses au sein d’un judaïsme qui cherchait sa place dans une société sous occupations étrangères.
Cet enfant de la bienheureuse Marie n’était pas un jeune innocent aux yeux du monde ; il était presqu’un anticonformiste mais il osé aller aux marges de la société pour rejoindre celles et ceux qui étaient exclus.
Pour nous chrétiens, au-delà de la mort injuste d’un innocent, il s’agit de la mort de Dieu, pour utiliser les termes de Nietzche ; la mort par laquelle nous sommes sauvés. Et j’aime une formule qu’utilise souvent un spécialiste francophone du Nouveau Testament : il appelle Jésus « le poète du salut ». Poète au sens premier du terme. Car le mot vient du grec ποιέω (poiau : le verbe « Faire »). Jésus est donc celui qui fait le Salut.
Mais qu’est-ce qu’il faut entendre quand on dit que « la mort du Christ à la croix nous sauve » ? C’est une question légitime, dont la réponse n’est pas aussi évidente qu’on l’imagine parfois. Plusieurs interprétations sont proposées mais, très souvent, l’évènement de la croix est mal compris. Il est souvent réduit à la soif de sang d’un Dieu exigeant qui ne peut pardonner qu’après avoir tué.
Le salut est aussi réduit à la fuite de la punition divine, un feu éternel, qui s’abattrait sur l’humanité à cause des petites fautes morales du quotidien. Car voyez-vous, on ne vient pas à l’église pour être sauvé ; d’ailleurs, point besoin d’être croyant pour être pratiquant. En tout cas, la conception d’un salut contre le feu éternel passe à côté du message premier de l’Évangile, qui est celui d’établir une relation entre l’humain et le divin.
C’est par la foi que nous accueillons l’évènement de la croix comme une preuve de l’amour divin et de la grâce inconditionnelle de Dieu. Le Christ a tant aimé l’humanité qu’il a refusé de renoncer à son message de salut, quitte à en payer le prix ultime. Car c’est par la foi qu’un évènement aussi dramatique que la mort d’un homme peut être relu afin de marquer le début d’une nouvelle ère, qui met fin à la culpabilité permanente et au sacrifice injuste des animaux. C’est bien par la foi que cet évènement devient porteur de salut pour le croyant.
En dehors du mystère du salut, la croix est aussi un enseignement pour nous aujourd’hui. Il y a sans doute plusieurs leçons à tirer pour notre quotidien. Je me limiterai ce matin à ce que la parole « J’ai soif » peut nous enseigner. La croix vide, pour les protestants calvinistes ou réformés, manifeste un manque. Le Christ à la croix cherche à s’hydrater mais tout ce qu’il reçoit, c’est ce qu’on a traduit par vinaigre. C’est en réalité une boisson courante et peu coûteuse des soldats romains à l’époque. Ce n’est pas ce qu’il y avait d’idéal pour une hydratation. Et pourtant, après la mort de Jésus, un des soldats lui perça le côté et, mystérieusement, il n’en sortit pas que du sang mais aussi de l’eau, la boisson idéale pour une bonne hydratation.
En d’autres termes, ce que Jésus cherchait désespérément autour de lui, il l’avait déjà en lui.
Cette parole de Jésus à la croix peut être, symboliquement, un enseignement sur les ressources intérieures que chacun et chacune de nous possèdent pour faire face au temps difficile. Il nous arrive parfois de chercher autour de nous ce que nous pouvons trouver en nous. Et c’est justement en nous que nous devons faire ce pas de côté pour découvrir cette ressource que déjà le Seigneur a placée au cœur de nos vies.
Je finirai ma prédication par cette histoire hassidique : un jour, les disciples d’un maître hassidique lui posèrent la question : Maître où se trouve Dieu ?
Et le maître, silencieux un instant, les fixa du regard puis répondit : dans votre cœur. Ensuite, il ajouta : Ce Dieu, qui vit dans votre cœur, se donne dans la parole, dans les gestes, dans le regard que l’on offre à un prochain, puisque Dieu n’est pas destiné à être enfermé dans nos cœurs mais partir de nos cœurs pour être donné à d’autres.
A Dieu soit la gloire, aux siècles des siècles,
Amen !

