La vocation de servir
La vocation de servir

Marc 10:35-45, Hébreux 13:12-14
Extrait : Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchèrent de Jésus et lui dirent: «Maître, nous voudrions que tu fasses pour nous ce que nous te demanderons.» Il leur dit: «Que voulez-vous que je fasse pour vous?» «Accorde-nous, lui dirent-ils, d’être assis l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, quand tu seras dans ta gloire.»
Qui d’entre nous n’a jamais rêvé de reconnaissance ? Qui n’a jamais souhaité, au fond de lui-même, être vu, estimé, valorisé ? Il est de questions qui traversent nos vies : quelle est ma place dans le cœur des autres ? Comment être reconnu dans mon milieu professionnel, cercle familial ou amical ? Jacques et Jean, les fils de Zébédée, n’échappent pas à cette quête très humaine. Leur demande à Jésus est directe, quoique maladroite : « Quand tu seras dans ton règne glorieux, permets-nous de nous asseoir à côté de toi, l’un à ta droite, l’autre à ta gauche. » Ce qui frappe d’emblée, c’est le décalage. Quelques versets avant, Jésus venait d’annoncer, pour la troisième fois, sa mort prochaine. Il parle de souffrance, de trahison, de croix. Et voilà qu’eux pensent aux places d’honneur. Ils pensent statut, prestige, premier rang.
Pourtant, gardons-nous de les juger trop vite. Dans leur demande maladroite se cache une foi réelle : ils croient que Jésus est le Messie, que son règne va venir, qu’il a le pouvoir de distribuer les meilleures places. C’est une confiance sincère, même si elle est un peu mal orientée.
Face à cette demande, Jésus ne les condamne pas. Il les instruit. Il opère ce que l’on pourrait appeler un renversement radical des valeurs. « Vous savez que ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tyrannisent… Chez vous, il n’en est pas ainsi. » Le monde fonctionne selon une logique de domination ; quelqu’un a dit : « pour être craint, il faut être puissant ». Je monde fonctionne selon la logique de la puissance : on monte, on s’impose, on manifeste sa puissance, on se fait servir. Selon notre monde, la réussite se mesure au nombre de personnes qui vous obéissent, à l’étendue de votre influence, au volume de vos privilèges.
Jésus propose exactement l’inverse : « Si l’un de vous veut être grand, il doit être serviteur parmi vous. Si l’un de vous veut être le premier, il doit être l’esclave de tous. » Ce n’est pas une invitation à la médiocrité. Ce n’est pas non plus un éloge masochiste de l’effacement. C’est une redéfinition complète de ce que signifie être grand. Dans le Royaume de Dieu, le chef est celui qui sert. L’autorité dans la logique du règne de Dieu, se mesure non pas au pouvoir accumulé, mais au bien accompli. La grandeur ne se trouve pas dans les honneurs reçus, mais dans le don consenti.
Dietrich Bonhoeffer, qui a lui-même payé de sa vie le prix de cet engagement, écrivait : « L’Église n’est vraiment elle-même que lorsqu’elle existe pour les autres. » Ces mots, écrits depuis sa cellule de prison, disent avec force l’un des piliers de l’évangile : le Service. Bonhoeffer n’appelait pas à un service confortable, bien vu, socialement valorisé. Il appelait à une existence tournée vers l’autre, jusqu’au bout, quelles qu’en soient les conséquences.
Attention cependant. Car le service peut lui aussi cacher des motivations troubles. On peut se donner par orgueil — pour que les autres admirent notre générosité. On peut se sacrifier pour prendre le pouvoir sur autrui, en l’obligeant, en le culpabilisant. On peut s’épuiser au travail, au détriment de sa famille, en croyant que c’est là une forme de vertu. On peut même chercher le martyre pour accéder à une gloire divine, comme certains milieux l’ont théorisé au fil de l’histoire.
Jésus, lui, n’a aucun goût pour la souffrance en elle-même. Il ne glorifie pas le sacrifice pour le sacrifice. Sa mort n’a de sens que parce qu’elle libère. Et c’est là le cœur du texte, souvent mal compris : « Le Fils de l’homme est venu donner sa vie en rançon pour la multitude. » Le mot « rançon » est un mot qui dérange. Il évoque un marchandage, un Dieu qui exigerait du sang pour pardonner. Mais relisons ce mot à la lumière de l’Ancien Testament. Là, lorsque Dieu « rachète » son peuple, il s’agit toujours d’une délivrance. Dieu libère Israël de l’Égypte, de Babylone, de l’oppression. Peu à peu, les prophètes élargissent cette libération : il ne s’agit plus seulement de chaînes politiques, mais de chaînes intérieures — la culpabilité, l’infidélité, tout ce qui nous emprisonne.
La mort de Jésus, dans cette perspective, n’est pas un paiement comptable à un Dieu comptable. C’est le prix que Dieu lui-même accepte de payer — en perdant son Fils bien-aimé — pour que les hommes comprennent jusqu’où va son amour, et jusqu’où conduit leur propre folie. Dans l’épître aux Hébreux, l’auteur nous rappelle alors que Jésus a souffert « hors de la porte », en dehors des murs de la ville — là où l’on rejetait les exclus, les indésirables, les impurs, les pariats. Et l’auteur nous invite à « sortir vers lui, en dehors du camp, en portant son opprobre. » Sortir du camp. Quitter les zones de confort, les cercles de reconnaissance, les espaces où l’on est déjà aimé et valorisé. Aller là où les besoins sont réels, là où la libération est encore à accomplir.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : servir, ce n’est pas s’agiter pour se donner bonne conscience. C’est rejoindre le mouvement de Dieu vers l’humanité. Un mouvement de libération — de toute forme d’esclavage, d’aliénation. Esclavage des peuples opprimés, esclavage des personnes prisonnières de leur travail ou de leur solitude, de leur culpabilité ou de leur désespoir, de l’injustice ou de l’indifférence. Servir, c’est participer à cette œuvre de délivrance. À grande échelle ou dans les relations de tous les jours. Dans les grandes causes ou dans le geste discret qui restitue à quelqu’un sa dignité.
Alors, comme Jacques et Jean, nous pouvons vouloir être grands. Mais grandissons selon l’Évangile : non pas en accumulant des honneurs, mais en multipliant les dons. Non pas en cherchant à être servis, mais en cherchant à libérer. C’est là notre vocation. Et, oui — notre seule gloire.
Amen.

