Transcendons nos aveuglements
Transcendons nos aveuglements

Luc 18:31-43, 1Corinthiens 13:13
Extrait de Luc 18:31-43, Il prit les Douze auprès de lui et leur dit : Nous montons à Jérusalem ; tout ce qui a été écrit par l’entremise des prophètes au sujet du Fils de l’homme s’accomplira.
Le texte de Luc 18 : 31-43 nous place sur une route, en chemin, en marche comme dirait l’autre. En marche sur une route qui monte. Jésus prend les Douze à part et leur dit qu’il va à Jérusalem. Il n’y va pas pour accomplir une prouesse, il ne parle pas d’un succès, ni d’un triomphe religieux mais d’une trahison, de moqueries, de violence, de mort et pourtant aussi de résurrection. Mais l’évangéliste Luc ajoute cette phrase : « Ils n’en comprirent rien. » La parole est claire, l’annonce est précise et pourtant, les disciples restent aveugles. Rien de bien grave car cette montée vers Jérusalem est d’abord celle de Jésus ; Et il marche librement vers ce qu’il sait être l’issue de sa mission : « la mort et la résurrection ». Il va vers la vérité de sa vocation. Cette montée révèle aussi l’aveuglement des disciples, ils suivent Jésus tout en espérant voir en lui un messie glorieux au sens politique du terme, celui qui chassera l’occupant romain. Ils entendent Jésus sans le comprendre. Ils le suivent sans voir ni comprendre la vérité de sa vocation. Ils espèrent encore une gloire politique, un accomplissement visible ; hélas, leur attente messianique les empêche de reconnaître le Messie tel qu’il est. Ne sommes-nous pas souvent semblables ? Chaque jour, nous montons nous aussi vers nos « Jérusalem » : nos responsabilités, nos engagements, nos décisions, nos conflits intérieurs.
Et pourtant, quelque chose en nous demeure aveugle.
Nous sommes aveuglés par l’habitude, qui émousse notre capacité d’émerveillement.
Aveuglés par la peur, qui rétrécit notre horizon.
Aveuglés par nos certitudes, qui nous empêchent d’écouter autrement.
Aveuglés parfois par une foi devenue confortable, qui préfère un Christ puissant à un Christ vulnérable. Nous voyons l’actualité, mais sans toujours discerner les mécanismes de violence qui la traversent. Nous voyons nos proches, mais sans toujours percevoir leur fatigue ou leur solitude. Nous voyons l’Église, mais sans toujours entendre ce que l’Esprit veut renouveler.
Et voici qu’au bord de la route, un aveugle, lui, voit plus clair que tous.
Il ne voit pas de ses yeux, mais il discerne qui passe. Il entend que c’est Jésus. Et il crie : « Fils de David, prends pitié de moi ! » On cherche à le faire taire. La foule, déjà, exerce sa pression. Mais il crie plus fort.
Il est aveugle, mais il sait sa pauvreté. Il est dépendant, mais il ose demander. Là où les disciples ne comprennent pas la croix annoncée, lui reconnaît en Jésus, le Sauveur, Fils de David.
Jésus s’arrête. Dans cette montée grave vers Jérusalem, il s’arrête pour un homme invisible aux yeux des autres. Il pose une question simple : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? »
Question redoutable. Car elle nous oblige à nommer notre manque. « Seigneur, que je voie. »
Voir, ce n’est pas seulement retrouver une fonction biologique de la vue. Non ! Frères et sœurs, voir c’est entrer dans une relation juste. C’est recevoir une lumière qui permet de suivre. Le texte dit : « À l’instant même il recouvra la vue et il le suivait en glorifiant Dieu. »
La guérison ouvre au chemin. La vue retrouvée conduit à la suite du Christ, précisément sur cette route qui monte vers Jérusalem. Nous voudrions parfois une lumière qui nous éviterait la croix. Mais la lumière que donne le Christ nous permet de marcher à sa suite, y compris dans les passages étroits de l’existence. Dans son livre intitulé Résistance et soumission, Dietrich Bonhoeffer écrit : « Quand le Christ appelle un homme, il l’invite à venir et à mourir. » Il ne s’agit pas d’un goût morbide pour la souffrance, mais d’un appel à quitter nos illusions, nos sécurités aveugles, pour entrer dans une vie offerte. La montée vers Jérusalem, chers amis, n’est pas seulement celle de Jésus il y a deux mille ans. Elle est le mouvement même de la foi : accepter d’ouvrir les yeux, même si ce que nous voyons nous dérange ; accepter de suivre, même si le chemin n’est pas celui de la puissance. Et au terme, l’apôtre Paul nous rappelle : « Maintenant donc demeurent la foi, l’espérance et l’amour ; mais la plus grande des trois, c’est l’amour » (1 Corinthiens 13,13).
Une foi qui ouvre les yeux, une espérance qui nous fait marcher malgré la nuit. Et plus que tout, un amour pour éclairer nos choix.
Car voir vraiment, c’est d’abord et surtout aimer.
Et aimer, c’est déjà participer à la résurrection annoncée au cœur même de la montée vers Jérusalem.
Amen.

